samedi 14 mai 2016

La Révolution comme l'origine de la littérature du XIXe siècle



« Nous sommes 89 aussi bien que 93. La Révolution, toute la Révolution, voilà la source de la littérature du dix-neuvième siècle. [...]
Les penseurs de ce temps, les poètes, les écrivains, les historiens, les orateurs, les philosophes, tous, tous, tous, dérivent de la Révolution française. Ils viennent d’elle, et d’elle seule. 89 a démoli la Bastille ; 93 a découronné le Louvre. De 89 est sortie la Délivrance, et de 93 la Victoire. 89 et 93 ; les hommes du dix-neuvième siècle sortent de là. C’est là leur père et leur mère.
[...] 
Aujourd’hui pour toute la terre la France s’appelle Révolution [...].
[...] 
[...] pour vous égaler [vieux génies], il faut pourvoir aux besoins de son temps comme vous avez pourvu aux nécessités du vôtre. Les écrivains fils de la Révolution ont une tâche sainte. [...] Comme le déclarait il y a quarante ans tout à l’heure celui qui écrit ces lignes : les poètes et les écrivains du dix-neuvième siècle n’ont ni maîtres, ni modèles. Non, dans tout cet art vaste et sublime de tous les peuples, dans toutes ces créations grandioses de toutes les époques, non, pas même toi, Eschyle, pas même toi, Dante, pas même toi, Shakespeare, non, ils n’ont ni modèles ni maîtres. Et pourquoi n’ont-ils ni maîtres ni modèles ? C’est parce qu’ils ont un modèle, l’Homme, et parce qu’ils ont un maître, Dieu. »
Victor Hugo, « William Shakespeare » (1864)

jeudi 12 mai 2016

Exclus du droit

Gérard de Lally-Tollendal

« [...] nous venons de faire un nouvel appel au premier défenseur d'une si juste cause [la cause des émigrés français]. Nous lui avons fait toucher au doigt et à l'œil ces adversaires, à l'existence desquels il ne voulait pas ajouter foi. Nous lui avons montré la renaissance de ces calomnies qu'il supposait éteintes pour jamais ; l'apologie de ces spoliations pour la réparation desquelles il croyait que le repentir concourait partout avec la justice, non plus dans de simples insinuations, non pas seulement dans des articles fugitifs de gazettes, mais dans des traités complets, dans des systèmes laborieusement forges dans des paradoxes sophistiquement déduits tantôt par des ennemis irréconciliables, tantôt par des transfuges dénaturés de l'émigration : nous avons fait voir à son défenseur qu'on en revenait à partager méthodiquement tous les émigrés en deux classes : les uns coupables de défection, pour avoir abandonné leur patrie en danger au lieu de la secouer ; les autres coupables de rébellion et de parricide, pour s'être armés contre leur patrie et avoir voulu déchirer son sein avec le fer mis dans leur mains pour la défendre.»
« [...] cent cinquante mille particuliers ont pu être exclus du droit par une faction qui usurpait le nom de peuple, et ont dû rester sujets à sa juridiction et à ses peines légales [...] » 

Gérard de Lally-Tollendal, Défense des émigrés français: adressée en 1797 au peuple français

Certains chapitres de Défense :
II Examen de la question sous le rapport de la justice.

  • Classe évidemment innocente de l'un et de l'autre sexe. - Femmes. - Enfans. - Prêtres. - Vieillards. - Infirmes.
  • Classe des émigrés accusés d'abandon de leur patrie chassés par la violence.
  • La nouvelle constitution en contradiction avec elle même.
  • Prêtres.
  • Déportés.
  • Échappés aux massacres. - 2 septembre.
  • ... 
  • Lois contre les émigrés, toutes rétroactives.

mardi 22 mars 2016

Désespérance

Alfred de Musset (Célestin Nanteuil)
« [...] pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l’affreuse désespérance marchait à grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de poésie, enveloppant l’horrible idole de son manteau de pèlerin, l’avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés. Déjà, pleins d’une force désormais inutile, les enfants du siècle raidissaient leurs mains oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoisonné. »
Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle

lundi 21 mars 2016

Génération de condamnés // Поколение обречённых

Napoléon et Benjamin Constant. (Chateaubriand, Mémoires d'outre tombe, t. IV.)
Étymologie de « condamner » : « D’abord condemner (jusqu’au XVIe siècle). Du latin condemnare, composé de con- et de damnare (« damner »). Le mot est passé à condamner par influence de damner. » (wiki)

« Génération de condamnés » est un poème de poète russe-soviétique Alexandre Galitch, référant à la génération de ceux qui avaient d'une vingtaine d'années en éclatant de la Deuxième Guerre Mondiale. Selon Galitch, ceux qui appartiennent à cette génération, « deviennent adultes soudainement », « quand le vent de la guerre souffle ». La rupture de la guerre marquait leurs vies et leurs destins pour toujours, en rompant les liens entre l'enfance et la vie adulte.

De même, la génération de ceux qui avaient d'une vingtaine d'années en 1789, soit des personnes réelles ou des personnages imaginés.  Chateaubriand, Constant, Staël et, même, Napoléon : ils tous appartiennent à cette génération. [Michelet]

Parmi les « membres imaginés » de cette génération on compte St. Alban, le protagoniste de L'Emigré« J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution [...] ; [...] j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été témoin de quelques événemens. »

Condamnés par l'histoire, condamnés par la parole des Lumières devenue la parole de la Révolution, condamnés par les temps où ils vivaient.

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"«РЕЧЬ» и «РОК» - слова-близнецы. «РЕЧЬ» в переводе со старославянского означает «говорить». РЕЧЬ – говорить, РЕКУ – говорю, РЕЧЁШЬ – говоришь. И «ОБРЕЧЁННЫЙ» в стародавние времена означало «осуждённый словом», РЕЧЬЮ – приговорённый."
Источник: Александр Мишутин, "Встреча и рок. Этимология." 

"Поколение обречённых" Галича натолкнуло меня на размышления о поколении героев эмигрантских романов времен Французской революции; к этому "поколению обречённых", двадцатилетних в 1789, принадлежат и Шатобриан, и Констан, и Сталь, и даже Наполеон... Обречённые историей, обречённые словом Просвещения, ставшим словом революции, обречённые временем. 

vendredi 26 février 2016

Le professeur Umberto Eco à l'Université de Tel Aviv

Apparemment, Umberto Eco a donné deux conférences à à l'Université de Tel Aviv. La première fois était en 1979. David Lodge, son co-conférencier, se souvient de ce moment dans son livre The Year of Henry James: The story of a novel :

In the middle of June 1979 [...] I attended a conference in Israel on ‘Narrative Theory and Poetics of Fiction' organised by the Porter Institute for Poetics and Semiotics at Tel-Aviv University. Some fifty scholars from all over the world assembled in a hotel in Tel-Aviv to deliver and debate papers [...]. One evening we were all bussed into the university for an official reception, followed by two public lectures. I had been asked to give one of them, and the other was to be given by Professor Umberto Eco of the University of Bologna, whom I had not previously met: a barrel-chested, bearded, genial man, who spoke fluent English accompanied by all the expressive body language one expects of Italians. To be invited to lecture was a kind of honour, but it was one both of us would gladly have relinquished. The weather was extremely hot, and the lecture theatre was not air-conditioned (I think the system had broken down). Our colleagues from the conference, who had already listened to five papers that day, were understandably resentful at being required to sit through two more lectures delivered end to end in conditions of stifling heat, and even the public' members of the audience looked somewhat listless. The chairman begged us to abbreviate our lectures [...], and making cuts on our feet, we managed to get through the session in just under an hour and a half. At the end Umberto Eco, his shirt soaked with perspiration from his animated performance, turned to me and said with a smile, ‘Well, we did it!'
I spoke on problematical endings in English fiction; he on ‘What is Semiotics?’ [...] Umberto Eco was well qualified to give [an] answer, being the author of A Theory of Semiotics (1976) and numerous other publications highly regarded by specialists [...]. At that time, outside Italy where he was also well known as a critic and journalist, his readers were almost exclusively academics [...]. What we did not know, in June 1979, was that he was writing a novel, which must have been well on the way to completion by then, and would be published in Italy the following year under the title, Il Nome della Rosa. What even Umberto Eco did not know was that over the next three or four years he would in consequence become one of the most famous writers in the world. 
La deuxième fois avait lieu en 2011 (au sujet d'un livre récent d'Eco, Confessions d'un jeune romancier). Comme Lodge note ci-dessus, Eco déjà était « one of the most famous writers in the world », et l'auditorium universitaire (le même auditorium ?) était trop petit pour contenir tous les auditeurs qui voudraient assister à sa conférence...

samedi 20 février 2016

Umberto Eco, l'abbé Vallet

Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs (1996) (Six Walks in the Fictional Woods, 1994)
Chacun a son Paris de soi-même, avec les lieux préférés où on revient plusieurs fois. Chacun a ses David Copperfield, La guerre et la paix, Les misérables, avec les extraits bien-aimés qu'on lit et relit toute la vie. Chacun a son Umberto Eco. Eco le linguiste et le sémioticien, Eco le romancier, l'auteur de Le Nom de la rose et Le Pendule de Foucault.  Pour moi, c'est toujours Eco le théoricien de la littérature, l'auteur de Six promenades dans les bois du roman et d'ailleursDe la littératureLector in fabula et des autres. Écrivain prolifique, Umberto Eco typiquement publiait un nouveau œuvre chaque année de ma vie adulte, et on ne pouvait pas imaginer un monde sans ses œuvres qu'on attend paraitre.

C'est pourquoi notre perte aujourd'hui est autant immense. En 1910, la mort de Tolstoï a bouleversé la Russie entière, peut être le monde entier. Dans son livre autobiographique Autres rivages, Vladimir Nabokov, qui avait 11 ans en 1910, se souvient du moment où l'on a appris la nouvelle de la mort du grand écrivain russe, pendant ce que la famille Nabokov était à l'étranger :

« "Tolstoy vient de mourir," [Nabokov's father] suddenly added, in another, stunned voice, turning to my mother.
"Da chto ty [something like ‘good gracious’]!" she exclaimed in distress, clasping her hands in her lap. "Pora domoj [Time to go home]," she concluded, as if Tolstoy's death had been the portent of apocalyptic disasters. » (Vladimir Nabokov, Speak, Memory, p. 195)
C'est comme ça qu'on se sent aujourd'hui, « as if [Eco]'s death had been the portent of apocalyptic disasters ». Pas de nouveaux livres, pas de nouvelles idées du grand écrivain, penseur, universitaire. Et pourtant, comme avec Tolstoï, en manière clairement clichée et clairement vraie, il est toujours parmi nous. Dans la préface écrite pour son livre classique Come si fa una tesi di laurea (How to Write a Thesis, 1977), Eco raconte de sa propre experience avec sa mémoire de master et de son processus de la recherche. Il se souvient que pendant des décennies des années il avait l'impression qu'il a trouvée une des idées les plus importantes pour son travail dans un livre mal connu d'auteur mal connu, l'abbé Vallet. Mais quand Eco a vérifié la citation dans le livre, il a vu que l'idée, en fait, était la sienne tout le temps, étant « simplement » inspirée par les choses écrites par l'abbé Vallet.

Vallet wrote of something else. Stimulated in some mysterious way by what he was saying, I made that connection myself and, and as I identified the idea with the text I was underlining, I attributed it to Vallet. And for more than twenty years I had been grateful to the old abbot for something he had never given me. [...] 
But is this really how it is? Is the merit of that idea truly mine? Had I never read Vallet, I would never have had that idea. He may not have been the father of that idea, but he certainly was, so to speak, its obstetrician. He did not gift me with anything, but he kept my mind in shape, and he somehow stimulated my thinking. [...] 
As I recalled this episode, I became aware that many times over the course of my readings, I had attributed to others ideas that they had simply inspired me to look for; and many other times I remained convinced that an idea was mine until, after revisiting some books read many years before, I discovered that the idea, or its core, had come to me from a certain author. One (unnecessary) credit I had given to Vallet made me realize how many debts I had forgotten to pay. 
[...] I am not sure what the moral of this story is, but I know there is at least one, and it is very beautiful. I wish my readers to find many abbots Vallet over the course of their lives, and I aspire to become someone else's abbot Vallet. (Umberto Eco, How to Write a Thesis)
Je vous remercie, Umberto Eco, pour étant mon abbé Vallet.